La petite tête de la rue du puits

Récit  patrimonial

 

 

On raconte qu’au milieu du XVIᵉ siècle, alors que les collines autour de Wangen étaient déjà couvertes de vignes, vivait un jeune tailleur de pierre du nom de Matthis, un garçon modeste mais réputé pour son habileté et pour son cœur généreux.

Matthis travaillait sur une petite maison viticole, juste en bas de la rue du Puits. Le propriétaire, un vigneron toujours en vadrouille, lui avait simplement demandé :

— “Fais-moi un linteau solide, c’est tout.”

Mais Matthis, lui, ne savait pas faire “simplement”.

Il aimait laisser une trace, une petite part de lui, un sourire dans la pierre.

Alors un soir, quand le soleil couchant baignait les murs de Wangen d’une lumière dorée, il sculpta au centre du linteau une petite tête bienveillante, ronde et douce, avec un large bonnet comme en portent les vendangeurs. Elle n’était pas tout à fait celle d’un ange, ni tout à fait celle d’un homme : plutôt un garde discret, un compagnon silencieux.

Autour de la tête, il grava sa marque de tailleur, un signe que seuls les artisans savaient vraiment lire, puis la date : 1549.

Quand le vigneron vit cela, il rit :

— “Tu me fais un linteau qui veille mieux que moi sur ma maison !”

Et Matthis répondit :

— “Justement. Quand tu seras dans les vignes, quelqu’un devra bien surveiller.”

Pendant plus de deux siècles, la petite tête resta là, au-dessus de la porte.

On disait qu’elle portait chance : les barriques vieillissaient bien, la vigne résistait, et la maison voyait passer les générations.

Puis, avec le temps, la maison fut transformée. Le vieux linteau fut retiré, brisé par endroits. Beaucoup auraient jeté ces pierres “usées”… mais à Wangen, on n’aime pas perdre un morceau d’histoire.

Alors quelqu’un — on ne sait plus qui — décida de réemployer la petite tête, là où tout le monde passerait : près du puits du village, pour qu’elle veille sur l’eau comme elle avait veillé sur la maison.

Et depuis, même si la peinture s’écaille et que la pompe bleue rouille et grince parfois, la petite tête continue de regarder la rue, un peu effacée mais toujours là.

Les anciens disent qu’elle sourit aux enfants qui passent.

Les vignerons affirment qu’elle porte encore chance.

Et les habitants de Wangen savent que, sous ce petit visage sculpté il y a presque cinq siècles, bat encore le cœur du village.

 

 

Que représente la petite tête ?

 La sculpture correspond à une “tête-masque” de protection très répandu dans les villages viticoles alsaciens :

visage rond,

coiffure large (souvent un chapeau de vendangeur ou une chevelure stylisée),

col à plis ou fraise rudimentaire.

Ces têtes étaient censées :

protéger la maison,

“regarder” la rue,

éloigner le malheur,

symboliser parfois l’activité (ici : la vigne).