Dans le grand livre de l’histoire européenne, certaines destinées se tissent à l’écart des batailles, dans la discrète trame des familles. Celle de Joséphine Adèle Schulmeister, de son époux le baron Charles Garat, et de leur fille Louise Marguerite, appartient à ces récits où se mêlent la grandeur, la fragilité et la profondeur humaine.
Joséphine Adèle naquit à Strasbourg, au sein d’une famille dont la notoriété dépassait les frontières régionales. Elle était la plus jeune fille de Charles-Louis Schulmeister, figure légendaire du renseignement napoléonien.
Homme de ruse, de convictions et de sang-froid, Schulmeister avait mis son intelligence au service du ministre de la Police Fouché, puis de l’Empereur lui-même. Ses opérations d’infiltration et de désinformation avaient contribué aux victoires françaises, notamment durant la campagne d’Autriche de 1805.
Mais lorsque s’effondra l’Empire, l’ancien agent secret quitta les coulisses de l’Histoire pour retrouver la tranquillité de l’Alsace. C’est dans cette atmosphère faite de récits de gloire et de douceur bourgeoise que grandit Joséphine Adèle, entourée de l’affection de ses parents et des souvenirs vibrants d’un passé où son père avait côtoyé Napoléon.
En devenant l’épouse du baron Charles Garat, fils du directeur de la Banque de France, Joséphine Adèle lia sa destinée à une famille solidement enracinée dans la haute société française. Le couple établit d’abord son foyer à Strasbourg, alors ville française où s’entremêlaient raffinement parisien et traditions rhénanes.
Cette quiétude prit fin en 1871, lorsque la guerre franco-prussienne bouleversa l’Europe et que Strasbourg, assiégée et bombardée, tomba aux mains des Prussiens. L’annexion de l’Alsace-Moselle poussa de nombreuses familles françaises à s’exiler.
Les Garat firent un autre choix : celui du retrait, de la fidélité discrète à leur terre natale. Avec leur fille unique, Louise Marguerite, ils se réfugièrent dans le village de Wangen, niché au pied des collines viticoles.
Ils s’installèrent dans le castel de la Wangenmühl, demeure ancienne dont les murs solides semblaient promettre la paix que l’Histoire refusait à l’Alsace.
Fille unique, Louise Marguerite était la joie de ses parents et de ses grands-parents. Élevée dans un environnement cultivé, elle développa tôt le goût de la lecture, du dessin et du dessin. Enveloppée par l’affection familiale, elle grandit en recevant ce que les lignées mêlées des Schulmeister et des Garat pouvaient offrir de meilleur : la curiosité, l’élégance et une sensibilité fine.
À vingt ans, elle épousa le comte de Castagny, chef de bataillon né en 1807 à Vannes. Brillant officier, issu d’une tradition militaire exigeante, il poursuivait une carrière qui devait le mener aux plus hauts honneurs : général puis grand officier de la Légion d’honneur.
Mais cette vie d’engagement signifiait aussi de longues absences, que Louise Marguerite affrontait avec patience et dignité.
Le destin du comte fut marqué à son tour par la guerre de 1870 : fait prisonnier des Prussiens, il connut l’amertume de la captivité. Lorsque l’Alsace devint terre annexée, il refusa catégoriquement d’y vivre. Loyal à la France jusqu’au bout, il se retira dans sa Bretagne natale, où il mourut à 93 ans, dans une solitude austère et presque militaire.
Restée seule à Wangen — sans mari, sans parents et sans enfant — Louise Marguerite fit du Castel de la Wangenmühl l’univers intime où se déploya toute sa sensibilité.
Elle y consacra ses journées à la lecture, à la peinture et aux promenades dans les chemins du village, attentive aux nuances des saisons. Les habitants se souvenaient d’une femme douce, discrète, marchant un livre ou un carnet à dessin serré contre elle.
L’intérieur du Castel devint sa véritable œuvre :
elle le décora avec un goût délicat, choisissant les tissus, les couleurs, les boiseries et les motifs peints qu’elle réalisa souvent elle-même.
On admire encore aujourd’hui cette décoration comme un témoignage silencieux de sa présence.
Après la disparition de Louise Marguerite, le Castel de la Wangenmühl entra dans une nouvelle ère.
La dernière héritière des Schulmeister et des Garat n’ayant laissé ni enfants ni descendants, la demeure, silencieuse et intacte, semblait suspendue dans le temps, comme si les murs eux-mêmes retenaient encore l’empreinte de la vie qu’elle y avait menée.
Privée d’héritier direct, Louise Marguerite fit un geste à la mesure de sa discrétion et de sa générosité intérieure :
elle offrit le Castel à l’Évêché de Strasbourg.
Cette donation, empreinte de sens et de respect pour les valeurs d’accueil et de bienveillance qu’elle avait toujours cultivées, permit à la grande maison alsacienne de connaître une nouvelle mission.
L’Évêché décida alors de destiner la demeure aux prêtres âgés, leur offrant un lieu de retraite paisible, protégé par les collines viticoles, les arbres anciens et les murs épais où flottait encore l’âme de ses anciens occupants.
Au fil des années, le Castel changea plusieurs fois de propriétaires, se transformant en une demeure dont chaque époque laissa une marque différente, sans jamais trahir l’esprit initial de ses fondateurs.
Aujourd’hui, ses pierres racontent successivement l’ambition impériale, la fidélité alsacienne, la solitude créatrice d’une femme, et la douceur d’une retraite consacrée au recueillement.
Ainsi se poursuit l’histoire du Castel de la Wangenmühl, maison des mémoires multiples, dont l’âme demeure vivante tant que l’on se souvient de ceux qui l’ont habitée.
Joséphine Adèle, Charles Garat et leur fille Louise Marguerite reposent
tous les trois dans le cimetière de Wangen.