On raconte à Wangen qu’il est un lieu où le temps s’arrête, une nuit par an.
Une seule nuit : celle du 24 décembre.
L’église Saint-Étienne, que l’on voit depuis les collines entourant le village, porte dans ses pierres une mémoire qui dépasse les siècles. Son clocher élancé, son portail de grès et ses murs clairs ont vu passer des générations de vendanges, de guerres et de fêtes. Mais son trésor le plus ancien, chacun le sait, est le tympan de 1214, soigneusement protégé à l’intérieur, en hauteur, derrière l’orgue Wetzel, tel un gardien silencieux élevé au-dessus du monde.
Les anciens du village racontent qu’autrefois, ce tympan vivait dehors, au-dessus de l’entrée. Et que, les nuits très froides, on pouvait entendre un murmure sourd dans la pierre, comme si l’Agneau sculpté protégeait le village. C’est pour cela, dit-on, que même après l’avoir mis à l’abri, son pouvoir veille encore.
La légende dit aussi qu’un soir très lointain, juste avant Noël, Wangen était déchiré par des querelles. Le village était partagé entre deux communautés, deux façons de prier. Chacun voulait l’église, chacun voulait sa fête. Le curé et le pasteur d’alors — dont les noms se sont perdus — se déchiraient en vain pour tenter d’apaiser les familles.
Ce soir-là, lorsque la tension montait et que la Noël approchait, un phénomène étrange se produisit.
L’orgue, qui n’avait pas été joué depuis des semaines, se mit soudain à émettre une note, un seul son long, très doux, comme un souffle céleste. La nuit était froide, le bâtiment désert, et pourtant l’accord se répercuta jusqu’au clocher.
Alertés, le curé et le pasteur montèrent ensemble jusqu’à la tribune. Là, ils virent le tympan — pourtant immobile — baigné d’une lumière pale, comme si la pierre respirait.
Un vent léger effleurait les pages ouvertes d’un vieux cantique.
Sans un mot, ils comprirent.
Ils descendirent, allumèrent toutes les bougies, ouvrirent grand les portes et rassemblèrent les habitants.
Et cette nuit-là, pour la première fois, catholiques et protestants célébrèrent ensemble, unis par la musique et par la pierre ancienne qui semblait les avoir rappelés à l’ordre.
Depuis ce soir-là, l’Église Saint-Étienne devint simultanée, et nul à Wangen ne voulut revenir en arrière.
Aujourd’hui encore, la légende dit que lorsque la pasteure et le curé s’avancent ensemble dans la nef pour la nuit de Noël, quelque chose se passe.
Les notes de l’orgue Wetzel semblent plus lumineuses, plus anciennes, comme si les siècles chantaient avec lui.
Le tympan, éclairé par une lumière haute, semble vibrer imperceptiblement. Certains pensent avoir vu l’Agneau tracer une ombre douce sur le mur, comme un signe de bénédiction.
Et surtout, lorsque sonnent les douze coups de minuit, un souffle chaud descend la nef — un souffle que tous ressentent, même s’il n’y a pas de vent.
« C’est le Souffle de l’Agneau, » disent les anciens de Wangen.
« Il passe vérifier que la paix demeure ici. »
Ainsi, chaque 24 décembre, la pasteure et le curé montent ensemble les marches, côte à côte, comme le veut la tradition née du miracle. On dit que si un jour ils n’avançaient pas d’un même pas, le souffle chaud ne viendrait plus, et la paix de l’église serait rompue.
Mais, jusqu’à présent, jamais cela n’est arrivé.
Et tant que l’orgue Wetzel résonnera, tant que le tympan veillera d’en haut et que les deux voix se répondront dans la nef de Saint-Étienne, la légende promet que Wangen restera protégé — éclairé par une paix que même l’hiver ne saurait éteindre.