La lanterne de la petite chapelle de Wangen

Conte de Noël

 

Dans le petit village de Wangen, blotti au creux des collines et entouré de vieilles maisons de pierres, l’hiver avait quelque chose d’enchanteur.

Lorsque le soleil s’effaçait derrière la forêt, les ruelles se teintaient d’un bleu profond, presque magique. Alors, une unique lueur restait éveillée : celle de la petite chapelle au cœur du village.

Chaque année, à l’approche de Noël, sa porte s’illuminait de petites flammes dorées, comme si elle souriait à la nuit. On racontait qu’une ancienne lanterne, cachée à l’intérieur, portait en elle un éclat de la première étoile de Noël. Un éclat si pur qu’il réchauffait le cœur de quiconque s’en approchait.

Mais cette année-là, quelque chose n’allait pas.

 

Un soir de décembre, alors que le froid mordait les pavés et que le vent glissait entre les colombages, le jeune Élias descendit la rue principale en serrant son écharpe.

Il aimait passer près de la chapelle : c’était pour lui un bel endroit du village, avec sa petite cloche suspendue et son œil circulaire brillant au-dessus de la porte.

Mais ce soir-là, la lumière n’était plus stable.

Elle clignotait, tremblait, puis s’éteignait presque, avant de renaître comme un souffle épuisé.

— Ce n’est pas normal… murmura Élias.

Intrigué, il s’approcha. Un bruit s’échappa de derrière la porte : comme un petit hoquet… ou un sanglot.

 

Élias poussa doucement la porte, qui grinça comme un vieux secret.

L’intérieur de la chapelle était sombre, si sombre qu’il dut avancer à tâtons jusqu’à distinguer une faible silhouette près de l’autel.

C’était un petit être vêtu d’un manteau vert et d’un bonnet rouge tombant sur une oreille. Il ne mesurait guère plus que la hauteur d’un tabouret, et ses ailes, repliées, semblaient faites de givre.

— Tu… tu es un lutin ? demanda Élias, bouche bée.

La petite créature leva vers lui ses yeux ronds.

— Je suis Lurelin, Gardien de la Lanterne.

Il renifla.

— Et… je crois que je l’ai laissée s’éteindre.

Élias observa l’autel. La fameuse lanterne s’y trouvait encore, mais sa flamme, autrefois vive, n’était plus qu’un minuscule point orangé meurtri par le froid.

— Pourquoi ne peux-tu pas la rallumer ? demanda l’enfant.

Le lutin baissa la tête.

— La flamme de Noël ne répond qu’à une seule chose : la chaleur d’un cœur sincère.

Il soupira.

— Et cette année, j’ai l’impression que tout le monde dans le village s’est laissé gagner par la fatigue, les soucis, les peurs. Il me faut une étincelle de bonté, un vrai geste du cœur… mais je ne peux pas la créer moi-même.

Élias sentit quelque chose vibrer en lui.

— Alors… si personne d’autre ne le peut… je vais t’aider.

 

Le lutin lui expliqua : pour rallumer la lanterne, il fallait offrir quelque chose de précieux, non pas matériel, mais profondément sincère.

Élias réfléchit longuement.

Il pensa aux jouets qu’il aimait, mais ce n’était pas ça.

Il pensa aux biscuits de sa mère, mais ce n’était pas ça non plus.

Puis il pensa à son grand-père, malade depuis plusieurs semaines, incapable de sortir, et qu’il n’avait pas vu sourire depuis longtemps.

— Je peux faire quelque chose pour lui, dit Élias soudain.

Il quitta la chapelle en courant, traversa le village glacé, grimpa les marches de sa maison et se précipita dans la chambre du vieil homme.

Il lui chanta la berceuse qu’il lui chantait autrefois, quand il avait peur de la nuit.

Une berceuse douce, simple, mais pleine d’amour.

Le grand-père, les yeux humides, esquissa un sourire — le premier depuis longtemps.

Et dans ce sourire, Élias sentit une chaleur nouvelle naître dans sa poitrine : douce, profonde, rayonnante.

— C’est ça… c’est cette lumière-là que je dois apporter !

 

Il retourna à la chapelle aussi vite que ses jambes le lui permettaient. Lurelin, anxieux, tournait en rond.

— Tu as trouvé ? demanda-t-il.

Élias posa sa main sur la lanterne, ferma les yeux, et laissa la chaleur de son geste d’amour glisser jusqu’à son cœur, puis jusqu’à sa paume.

Une lueur dorée s’alluma.

D’abord timide… puis plus vive…

Jusqu’à ce que la lanterne entière s’embrase d’une lumière chaude et bienveillante qui illumina chaque recoin de la chapelle.

Le lutin battit des ailes, émerveillé.

— C’est la plus belle lumière que j’ai vue depuis cent ans ! s’exclama-t-il en riant.

La lumière déborda par la porte, ruissela dans les ruelles, grimpa aux façades des maisons, caressa les toits enneigés et réveilla doucement les habitants.

Les fenêtres s’ouvrirent.

Les gens sortirent.

Et tous se retrouvèrent devant la chapelle, baignés dans cette clarté extraordinaire.

 

Personne ne comprenait ce qu’il se passait exactement, mais chacun ressentait la même chaleur dans son cœur : quelque chose d’apaisant, d’unificateur. Peut-être un souvenir, peut-être une espérance nouvelle ?

Lurelin, caché dans l’ombre de la porte, glissa à Élias :

— Tu as redonné la flamme au village. C’est toi, cette année, qui as offert Noël.

Élias rougit, mais son sourire rayonnait autant que la lanterne.

Depuis ce soir-là, la lumière de la petite chapelle de Wangen ne s’est plus jamais éteinte.

On raconte qu’elle porte encore la trace du geste d’Élias, et que, chaque Noël, la lanterne s’embrase un peu plus fort lorsque quelqu’un accomplit un acte de bienveillance sincère.

Certains disent même qu’on peut apercevoir un petit bonnet rouge se balancer derrière l’œil circulaire de la façade… mais seuls les enfants ont la patience d’attendre assez longtemps pour le voir.