L’homme à la lanterne
À Wangen, petit village médiéval d’Alsace lové entre vignes et remparts, on parle souvent d’un mystérieux guide que tous connaissent simplement sous le nom de l’Homme à la Lanterne.
On le voit apparaître dès la tombée du jour, quand les pavés prennent une teinte cuivrée et que les rues respirent l’histoire. Sa lanterne, suspendue à une lourde poignée de fer forgé, diffuse une lumière chaude capable d’adoucir les pierres les plus anciennes.
Un guide aux mille langues et mille habits
L’Homme à la Lanterne a un don rare dans le village :
il raconte aussi bien en français qu’en alsacien, passant de l’un à l’autre avec la douceur de quelqu’un qui porte deux cultures dans un même souffle.
Tout au long de l’année, il change de costume comme on tourne les pages d’un livre.
L’été, il porte gilet, costume et chapeau d'époque. Au printemps, masques et costumes bariolés.
En automne, une cape sombre le protège du vent qui glisse entre les maisons à colombages.
Et quand arrive l’hiver… on jurerait voir avancer un personnage sorti d’un conte : habit rouge, capuche fourrée, barbe blanche que la lueur de la lanterne fait briller comme de la neige fraîche.
Un amoureux de l’ancien
Ce que l’homme aime par-dessus tout, c’est l’ancien.
Il pose souvent sa main sur un mur de grès rose, comme s’il saluait un vieil ami.
Il connaît les secrets des potiers d’autrefois, les gestes précis, la terre prélevée dans les collines voisines, les fours qui respiraient comme des bêtes vivantes.
Mais ses histoires ne s’arrêtent pas aux frontières du village.
Il parle de rois et de paysans, de guerres et de croyances, de routes commerciales, de légendes oubliées et de peintures anciennes.
Chaque pierre, chaque porte, chaque ruelle devient sous sa voix un chapitre d’un grand livre ouvert.
La nuit des lanternes
Sur l’image, on le voit entouré d’un groupe venu l’écouter et le suivre.
Les lanternes illuminent les visages, et la nuit semble moins sombre, comme repoussée par la chaleur de ses récits.
— “D’Lichter sen nit do fir ze Leucht, dit-il en alsacien avec un clin d’œil,
mais fir ze zeige, was mir net meh g’si hän.”
— “Les lumières ne sont pas là pour éclairer, mais pour montrer ce que nous ne voyons plus.”
Et alors, il entraîne tout le monde derrière lui, pas après pas, lanterne à la main, dans les profondeurs du passé.
Un mystère qui dure
Personne ne sait vraiment qui il est.
On dit qu’il habite le village depuis longtemps, qu’il collectionne les morceaux de grès, qu’il parle aux potiers comme s’ils n’avaient jamais quitté leurs ateliers.
On dit aussi qu’il connaît mieux l’histoire d’Alsace que les livres eux-mêmes.
Mais une chose est certaine :
quand la nuit tombe sur Wangen et qu’un halo doré danse au coin d’une rue, c’est que l’Homme à la Lanterne est en chemin, prêt à emmener ceux qui le suivent dans un voyage où passé et présent marchent côte à côte.
Un soir d’automne, alors que la brume descendait des collines comme un voile gris, l’Homme à la Lanterne sentit que quelque chose était différent.
Le village semblait retenir son souffle.
Les ruelles, d’ordinaire si familières, étaient plongées dans une pénombre étrange. Même le grès rosé des murs paraissait avoir perdu sa chaleur.
Pourtant, une petite foule l’attendait devant la porte fortifiée, emmitouflée dans des manteaux. Quand il arriva, sa lanterne éclaira aussitôt les visages, et un murmure rassuré parcourut le groupe.
— “Haut, mir gehn nit numme laufe, mir gehn suche eppes.”
— “Ce soir, nous ne marchons pas seulement, nous allons chercher quelque chose.”
Les gens échangèrent des regards surpris.
Le secret de la lanterne
Ce que peu savaient, c’est que la lanterne du guide n’était pas une simple lumière.
On racontait qu’elle contenait un fragment de l’ancien feu du village, celui qui brûlait jadis dans le four banal, là où tout Wangen venait cuire son pain.
Le feu avait disparu depuis longtemps, mais la légende disait qu’il restait vivant dans cette lanterne — et que parfois, lorsqu’un morceau du passé cherchait à revenir, la flamme se mettait à vaciller.
Cette nuit-là, la lumière tremblait comme une feuille au vent.
La ruelle silencieuse
Le guide prit la tête du groupe et avança jusqu’à une petite ruelle oubliée, si étroite que deux personnes ne pouvaient pas y passer côte à côte, surtout pas avec lui, disait -il en souriant.
Les pavés y étaient plus anciens encore, usés par des siècles de pas.
— “Ici,” dit-il, “vivait autrefois un potier. Un homme qui tournait l’argile comme on façonne une chanson.”
Il marqua une pause.
— “Il avait laissé derrière lui une pièce unique que personne n’a jamais retrouvée.”
La lanterne vacilla de nouveau, éclairant un mur de grès où l’on devinait une trace arrondie, comme l’empreinte d’un plat disparu.
L'assiette perdue
Selon la légende, ce potier avait créé une assiette destinée à protéger le village : un plat si parfaitement cuit, si finement travaillé, qu’il aurait capté un morceau de l’âme de Wangen et l’aurait gardé intacte.
Mais lors d’une nuit de tempête, la pièce avait été égarée — certains disaient qu’elle s’était brisée, d’autres qu’elle avait simplement disparu.
L’Homme à la Lanterne s’accroupit et passa la main sur les pavés.
La lumière, soudain, se resserra comme si elle indiquait un point précis.
Les gens se penchèrent.
Là, entre deux pierres, on apercevait un éclat blanc, lisse, courbe.
Un fragment de poterie.
Une lumière neuve
L’Homme à la Lanterne ramassa l’éclat.
À mesure qu’il se redressait, la flamme dansait dans sa lanterne, plus vive, plus claire.
— “C’est un signe,” dit-il doucement.
— “Le passé n’est jamais perdu. Il attend simplement qu’on le retrouve.”
Et, comme pour approuver ses mots, la lanterne se mit à briller d’une lumière dorée si pure qu’elle illumina la ruelle entière, révélant sur les murs des inscriptions jadis invisibles — peut-être laissées par le potier lui-même.
Le retour au village
Les habitants repartirent dans la nuit, transformés.
Le guide, lui, rangea soigneusement le fragment dans une petite bourse de cuir.
On dit qu’à partir de ce jour, la lanterne ne vacilla plus jamais aussi faiblement.
Elle semblait désormais porter non seulement la flamme du four ancien, mais aussi un morceau de la mémoire retrouvée du village.
Et l’Homme à la Lanterne, chaque fois qu’il passait près de cette ruelle, touchait le mur de grès en murmurant :
— “Merci.”
Depuis ce jour, sa lanterne ne trembla plus.
Elle éclairait les rues avec confiance, comme si elle racontait elle-même des histoires.
Et chaque soir, avant de rentrer chez lui, l’Homme à la Lanterne disait aux enfants :
— “Bonne nuit, un schéni Noch ! La lumière veille sur Wangen.”
Les enfants rentraient chez eux le cœur léger, sûrs qu’avec lui, le village ne manquerait jamais de lumière.